Les ennemis des pratiquants de Iaido

LA PEUR – LA CLARTE – LE POUVOIR – LA VIEILLESSE

Introduction

Lorsque on décide de pratiquer le Iaïdo, on ne sait pas toujours ce qui nous a guidé vers cet art martial. Peut-être la beauté simple du geste. Puis, iaidoka débutant, on commence à apprendre, les objectifs ne sont jamais clairs. Le chemin (Do) est incompréhensible, ses intentions imparfaites. On espère en tirer un bénéfice qui ne se matérialisera jamais, dans son ignorance des difficultés des études. Le texte qui suit reflète bien les problématiques de l'apprentissage et du savoir.

Adaptation à partir du

Texte du livre de (Castaneda)

L'HERBE DU DIABLE ET LA PETITE FUMEE

A début, on commence lentement à apprendre, puis par fragments d'abord, le puzzle prend forme. Bientôt les pensées et les émotions se heurtent, ce qu'il apprend n'est pas ce qu'il avait imaginé, cela n'a pas l'aspect qu'il attendait, il prend peur.

Le savoir est toujours inattendu. L'évolution de l'apprentissage soulève de nouvelles difficultés, et la peur commence à envahir le pratiquant, impitoyable, opiniâtre. Son moi devient comme un champ de bataille. L'homme vient ainsi de buter contre le premier de ses ennemis naturel : la peur.

C'est un ennemi terrible, traite, difficile à surmonter, toujours caché au détour du chemin, à vous d'être vigilant. Et si, terrifié par sa présence, l'apprenti Budoka seul face au changement se sauve. Il n'a rien a craindre, il ne lui arrivera rien d'autre, sauf de ne plus jamais rien apprendre. Jamais il ne deviendra un Budoka qui suit la voie (Do) du savoir. Ce sera peut-être un bravache, ou un couard inoffensif ; de toute façon, un vaincu. Son premier ennemi aura mis un terme à son apprentissage, à ses ambitions.

Mais alors, comment peut-on surmonter cette peur : simplement, ne jamais se sauver et accepter de se voir tel qu'on est. Défier la peur, et malgré elle, avancer pas à pas dans cet art, le Iaïdo. On peut être profondément effrayé, bouleversé dans son fort intérieur sans pour autant arrêter une pratique sincère. Voilà la règle.

Puis le moment viendra quand le premier ennemi reculera. Le Budoka commencera à sentir sûr de lui. Sa vision deviendra plus délibéré. L'étude ne sera plus pour lui une tâche insurmontable. A ce moment, on peut prétendre à juste titre avoir vaincu le premier ennemi naturel. Lorsqu'un homme a vaincu la peur, il en est quitte pour le reste de ses jours, car la clarté a remplacé la peur - une clarté de l'esprit qui efface la peur.

Mais alors un homme connaît ses désirs, il sait comment les satisfaire. Il peut s'imaginer les nouvelles étapes, du savoir, tout se trouve baigné d'une clarté aveuglante et violente. Il sent que plus rien n'est caché. Le pratiquant que je suis vient de rencontrer son deuxième ennemi, la clarté.

Cette clarté d'esprit, si difficile à atteindre, si elle dissipe la peur, aveugle également. Elle pousse l'homme à ne jamais douter de lui-même. Elle lui donne l'assurance de pouvoir faire tout ce qu'il veut, car il semble voir clairement au fond des choses. Il est courageux parce qu'il est clair, rien ne l'arrête pour la même raison. Or tout cela n'est qu'une erreur. C'est comme une chose incomplète. Si l'on cède à cette puissance apparente, on est devenu le jouet du deuxième ennemi, et l'apprentissage s'en trouvera tout faussé. La précipitation remplacera la patience, ou le contraire. Et conséquence de ces erreurs, il lui deviendra impossible de rien apprendre.

Mais que devient cet être humain : il ne meurt pas, son deuxième ennemi l'a brutalement empêché de devenir un Budoka de savoir. Au lieu de cela, il deviendra peut-être un guerrier plein de vaillance, à moins que ce ne soit un pitre. Mais cette clarté qu'il a chèrement acquise ne se changera jamais en peur ou en obscurité à nouveau. Et cela pendant toute sa vie, mais il n'apprendra plus jamais rien. Il n'en aurait d'ailleurs nul envie.

Pour combattre cet ennemi, il convient de faire comme lorsqu'on était en proie à la peur. Défier cette clarté, et ne l'utiliser que pour entraîner, voir et attendre avec patience avant de faire un autre pas que l'on aura soigneusement préparé. Surtout, ne pas oublier que la clarté constitue presque une erreur. Le moment viendra où l'on comprendra que cette clarté n'était en somme qu'un point devant le regard. C'est ainsi que le deuxième ennemi aura été surmonté, et que l'on parviendra à l'endroit où plus rien de mal ne peut arriver. Il ne s'agira plus d'une erreur, ni d'un simple point devant les yeux. Ce sera la vraie puissance.

L'homme saura alors que la puissance qu'il poursuit depuis si longtemps lui appartient enfin. Il en fera ce qu'il voudra. Il a son allié à ses ordres. Ses désirs font loi. Il voit tout ce qui l'entoure. C'est ici qu'il rencontre son troisième ennemi, le pouvoir.

C'est le plus puissant de tous ses ennemis. Le plus facile, naturellement, et d'y céder. Après tout, l'homme est vraiment invincible. Il commande. Il commence par prendre des risques calculés, il finit par dicter les règles, puisqu'il est le maître. A ce stade, on remarque à peine le troisième ennemi qui s'approche. Et soudain, sans qu'on s'en aperçoive, la bataille est perdue. L'ennemi a fait de lui un homme capricieux et cruel.

Alors, qu'est-ce qui distinguera un Budoka de savoir, d'un homme vaincu par sa puissance. Il meurt sans avoir vraiment appris à s'en servir. Cela n'aura été qu'un fardeau pesant sur sa destinée. Cet homme n'aura pas su se dominer, il ignore quand et comment se servir de cette puissance. Cette défaite aux mains de ces ennemis, l'homme est maîtrisé définitivement, il ne lui reste rien à faire.

Est-il possible, par exemple, que vaincu par sa puissance, l'homme s'en rende compte et s'amende, une fois que l'on a succombé, c'est fini. Par contre, il peut être temporairement aveuglé. Alors, le combat continu, et qu'il s'efforce encore de devenir un homme de savoir. L'homme n'est vaincu que lorsqu'il ne fait plus d'effort, et qu'il s'y abandonne. Ceci pourrait nous laisser croire que l'homme qui a eu peur pendant des années, peut finalement la conquérir. Non. S'il s'est abandonné à la peur, jamais plus il ne la vaincra. Il n'osera plus jamais apprendre. Mais si pendant des années, en proie à la peur, il a continué à apprendre, il en viendra finalement à bout, parce qu'en fait il ne s'y est jamais abandonné.

Pour vaincre son troisième ennemi, le Budoka le défie délibérément. Il doit comprendre que cette puissance qu'il lui a semblé conquérir ne sera en fait jamais à lui. Il doit se dominer à chaque instant, manier avec précaution et fidélité tout ce qu'il a appris. S'il voit que la clarté et la puissance, sans la raison, sont encore pire que l'erreur, alors il atteindra le point où tout est sous son contrôle. Il saura alors où et comment exercer ce pouvoir, et c'est alors qu'il aura vaincu son troisième ennemi. L'homme sera alors au terme de ce voyage à travers le savoir, quand presque sans prévenir surgira le dernier de ses ennemi, la vieillesse.

C'est la plus cruel de tous, le seul qu'il ne pourra pas vaincre complètement, mais seulement tenir en respect. On n'éprouve plus alors de peur, la clarté d'esprit ne provoque plus d'impatience – la puissance est maîtrisée, mais on est pris aussi du désir opiniâtre de se reposer. Si l'on s'y abandonne totalement, si l'on se couche et qu'on oublie, la fatigue venant comme un apaisement, la dernière bataille sera perdue, son ennemi l'abattra comme une créature âgée et sans défense. Son désir de retraite obscurcira clarté, puissance et savoir.

Si l'homme cependant surmonte sa fatigue et accomplit son destin, on pourra vraiment l'appeler Budoka de savoir, même s'il n'a pu qu'un bref moment repousser son dernier ennemi invincible. Ce moment de clarté, de puissance et savoir aura suffi.